Lundi 24 mai 2010
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Au tournage d'un reportage, pendant l'accrochage des œuvres de l'exposition de Paul Leuquet
MÉMOIRES D'AVENIR
Créateur protéiforme - peintre, dessinateur, graveur, conférencier, écrivain - le grand artiste bordelais Paul LEUQUET mérite largement l'hommage que lui rend sa
ville natale, dont il a évoqué avec ferveur les divers visages architecturaux. La vaste exposition qui lui sera consacrée, Cour Mably du 21 mai au 1er juin se présentera à la fois comme la
rétrospective de plus d'un demi siècle de carrière et l'évocation d'une recherche esthétique en perpétuel renouvellement.

Une photo souvenir vec le "maestro" Paul Leuquet
Paul Leuquet, un artiste absolu, c'est ainsi que le qualifierait Picasso.A Paul Leuquet qui excelle aussi bien dans l'eau forte que dans l'huile.Je suis émerveillé.
(Maurice Rheims de l'Académie Française1998)
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Paul Leuquet est l'objet d'une cécité paradoxale. Cause qu'il n'est pas vraiment né - on a pu dire qu'il s'était « incarné » un 29 novembre 1932-, qu'il ne relève
pas de l'existence patente, tangible, opaque, qu'il n'est jamais là où on le croit ( « l'illusion n'est-elle pas l'essence de la vie » a-t-il écrit dans un catalogue qui lui fut consacré en 1993)
; marcheur de ville, il arpente entre autres chemins celui qui sépare ses deux « maisons », de « souvenirs » et « d'eaux ». Homme approximatif, l'artiste n'est pas moins insaisissable, au point
qu'on le surnomma« Paul Protée », puisque le « vieux graveur bordelais », admiré et consacré par René Huyghe (« Paul Leuquet, dans ses gravures, aussi bien que dans ses textes, atteint souvent
une rare poésie »), s'entiche de dessin, de peinture à l'huile, d'aquarelle, d'écriture et de théâtre.

Paul Leuquet - 'La parisienne' - Aquarelle
De parole, devrait-on dire, puisque l'homme se prête volontiers à cet exercice, lecteur ou commentateur de ses textes ou de ses œuvres, parole nourrie s'elle-même,
servie par une voix aux modulations sourdes ou claquantes. Le petit Paul en fut longtemps sevré, jusqu'à l'âge, avancé en enfance, de 38 ans. Son comédien de père et sa mère ubique en étaient
pourtant singulièrement doués. Il se souvient des lectures qui nimbèrent son existence calfeutrée, puisqu'il n'allait pas à l'école, au prétexte d'une santé fragile, bénéficiant pour lui seul de
l'enseignement de précepteurs plus enclins aux arts, à la littérature et à la philosophie, qu'aux mathématiques ou aux sciences physiques.

Paul Leuquet - 'La belle inconnue' - huile sur toile
Il ne sortira de cette atmosphère ouatée qu'à l'orée de ses quarante ans pour fréquenter « incognito » les amphithéâtres de la faculté de Lettres de Bordeaux. L'un
de ses enseignants, Pierre Flottes, lui ouvrira l'espace de liberté de la parole que le vieil enfant utilisera désormais comme un passage entre lui et les mondes étrangers ou invisibles. Sa
pratique du théâtre, plus tardive encore, le confirmera dans la captation de cette voix qui vient d'ailleurs. Voix, ou présences, issues des strates occultes de l'être, de cette part de lui-même
qu'il ne maîtrise pas et qui, a contrario, le possèdent à certains moments de l'existence, indiquant à celle-ci sa nature précaire et malléable.

Paul Leuquet - 'Le secret'- huile sur toile
A cet égard, Paul Leuquet n'appréhende l'art que comme un moyen de préparer l'artiste à "recevoir" certains ordres. Non seulement comme un médium - qui n'est qu'un
intermédiaire, "neutre" -, mais comme le destinataire des "apparitions " et des messages, comme celui qui sera l'objet même de la transformation, comme il est l'objet de son art, tant
celui-ci n'a de sens que dans la délivrance d'inconnu et dans sa fonction de métamorphose. Une telle aptitude à se dépendre d'une forme d'existence immédiate n'est pas sans risques ni sans
dangers. Il se souvient ainsi de « la vie » qui s'est manifestée dans plusieurs de ses créations, aquarelles en particulier, transformant des représentations en images animées, au point
d'indisposer des témoins que notre culture occidentale rationaliste ne prépare pas à de tels phénomènes. L'art y retrouve ses racines et ses fonctions primitives, le pouvoir « magique » d'agir
sur les êtres et la réalité.
C'est cette forme de réappropriation de l'art à des fins non strictement esthétiques ou de représentation, ou commerciales, qui permet de situer Paul Leuquet dans
le panorama de "L'art contemporain": l'art agit sur lui, sur son être, comme il peut agir sur ceux qui regardent es œuvres. Il ne vit pas de son art, son art vit en lui, ce qui n'a pas pour
moindre conséquence une marginalisation sociale qu'entourent tous ceux qui font acte de liberté. Quoiqu'on en dise, notre société de « haute technicité » n'a gagné que du mépris pour les
créations qui n'ont pas intégré un facteur normatif sous les apparences d'une audace formelle, géométries monochromes, objets ordinaires élevés au rang d'objets d'art par leur simple exposition
(sans la percussion agressive, décalée, symbolique et burlesque des ready-made de Marcel Duchamp).Paul, lui, loin de pousser l'activité humaine- la culture autrement dit – dans l'absurde de sa
déconstruction, accueille la nature niée, foulée, dans ses demeures habitées par l'abandon et le souvenir. Le bébé comédien, l'artiste végétal ne fait pas l'artiste, il exerce la liberté. C'est
tout ce que cette vie et cette œuvre voudraient nous insuffler.
Didier Periz
Extrait « Des pas et des chemins ».
Edition Opales, (1998).