Mercredi 6 janvier 2010
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ANNABEL LEE
Traduction de Stéphane Mallarmé
Il y a mainte et mainte année, dans un royaume près de la mer, vivait une jeune fille, que vous pouvez connaître
par son nom d’Annabel Lee, et cette jeune fille ne vivait avec aucune autre pensée que d’aimer et d’être aimée de moi.
J’étais un enfant, et elle était un enfant, dans ce royaume près de la mer ; mais nous nous aimions d’un amour qui
était plus que de l’amour, — moi et mon Annabel Lee ; d’un amour que les séraphins ailés des Cieux convoitaient à elle et à moi.
Et ce fut la raison qu’il y a longtemps, — un vent souffla d’un nuage, glaçant ma belle Annabel Lee ; de sorte que
ses proches de haute lignée vinrent et me l’enlevèrent, pour l’enfermer dans un sépulcre, en ce royaume près de la mer.
Les anges, pas à moitié si heureux aux cieux, vinrent, nous enviant, elle et moi. Oui ! ce fut la raison (comme
tous les hommes le savent dans ce royaume près de la mer) pourquoi le vent sortit du nuage la nuit, glaçant et tuant mon Annabel Lee.
Car la lune jamais ne rayonne sans m’apporter des songes de la belle Annabel Lee ; et les étoiles jamais ne se
lèvent que je ne sente les yeux brillants de la belle Annabel Lee ; et ainsi, toute l’heure de nuit, je repose à côté de ma chérie, — de ma chérie, — ma vie et mon épouse, dans ce sépulcre près
de la mer, dans sa tombe près de la bruyante mer.
Mais, pour notre amour, il était plus fort de tout un monde que l’amour de ceux plus âgés que nous ; — de
plusieurs de tout un monde plus sages que nous, — et ni les anges là-haut dans les cieux, — ni les démons sous la mer, ne peuvent jamais disjoindre mon âme de l’âme de la très belle Annabel
Lee.
- Baudelaire traduit quelques poèmes de Edgar Allan Poe, dont le Corbeau, suivi par
d'autres traducteurs (Lefébure, Armand Renaud) et c'est par l'influence des Fleurs du Mal, en 1862, que Mallarmé découvre Poe. Il conçoit à Londres le projet de traduire ces poèmes. Dès 1864
paraissent Annabel Lee, La Cité en la mer, La vallée de l'inquiètude, Silence.Ce n'est qu'en 1888 que les poèmes d'Edgar Poe paraissent chez Deman.Les "Contes du grotesque et de l'arabesque"
d'Edgar Poe paraissent superbement traduits par Baudelaire sous les titres d'Histoires extraordinaires (1855), de Nouvelles Histoires extraordinaires (1856) et des Histoires grotesques et
sérieuses (1865). Ces ouvrages et leur traduction apportent la notoriété en France à Poe -
***
Annabel Lee, est pratiquement intraduisible : Baudelaire ne s'y est pas risqué, et la tentative de Mallarmé, à mon
avis, a échoué. Et c'est justement dans ce dernier poème, peut-être le plus réussi, que transparaît le mieux le résultat de la nouvelle poétique de Poe : le poème combinatoire tend à devenir
uniquement une mélodie, le fond s'efface au profit de la forme.

ANNABEL LEE
C’était il y a bien et bien des années,
dans un royaume près de la mer,
que vivait une jeune fille que vous pouvez connaître
par le nom d’ANNABEL LEE ;
et cette jeune fille vivait sans autre pensée
que d’aimer et d’être aimée de moi.
J’étais un enfant et elle était une enfant
dans ce royaume près de la mer ;
mais nous nous aimions d’un amour qui était plus que de l’amour,
moi et mon ANNABEL LEE ;
d’un amour que les séraphins ailés du ciel
enviaient à elle et à moi.
Et ce fut la raison pour laquelle, il y a longtemps
dans ce royaume près de la mer,
un vent souffla d’un nuage, glaçant
ma belle ANNABEL LEE ;
de sorte que ses parents de haute naissance vinrent
et l’emportèrent loin de moi,
pour l’enfermer en un sépulcre
dans ce royaume près de la mer.
Les anges, qui ne sont pas de moitié aussi heureux aux cieux,
en vinrent à nous envier elle et moi –
Oui ! – voilà la raison (comme tous les hommes le savent,
dans ce royaume près de la mer)
pour laquelle le vent sortit de ce nuage, la nuit,
glaçant et tuant mon ANNABEL LEE.
Mais notre amour était de beaucoup plus fort que l’amour
de ceux qui étaient plus vieux que nous –
de plusieurs bien plus sages que nous –
et ni les anges dans les cieux là-haut,
ni les démons là-bas sous la mer
ne pourront jamais séparer mon âme de l’âme
de la belle ANNABEL LEE.
Car la lune ne brille jamais sans me porter les rêves
de la belle ANNABEL LEE ;
et les étoiles ne surgissent jamais sans que je sente les yeux brillants
de la belle ANNABEL LEE ;
et ainsi, pendant tout le flux de la nuit, je me couche à côté
de ma chérie, ma chérie, ma vie et mon épouse,
dans son sépulcre, là, près de la mer,
dans sa tombe à côté de la mer.
traduction de Gabriel Mourey
Poésies complètes d’Edgar Poe,
traduites par Gabriel Mourey
(Édit. du Mercure de France).
Edgar Allan Poe
ANNABEL LEE
IT was many and many a year ago,
In a kingdom by the sea,
That a maiden there lived whom you may know
By the name of Annabel Lee; --
And this maiden she lived with no other thought
Than to love and be loved by me.
She was a child and I was a child,
In this kingdom by the sea,
But we loved with a love that was more than love --
I and my Annabel Lee --
With a love that the wingèd seraphs of Heaven
Coveted her and me.
And this was the reason that, long ago,
In this kingdom by the sea,
A wind blew out of a cloud, by night
Chilling my Annabel Lee;
So that her high-born kinsmen came
And bore her away from me,
To shut her up in a sepulchre
In this kingdom by the sea.
The angels, not half so happy in Heaven,
Went envying her and me: --
Yes! that was the reason (as all men know,
In this kingdom by the sea)
That the wind came out of the cloud, chilling
And killing my Annabel Lee.