Samedi 3 avril 2010 6 03 /04 /Avr /2010 17:42

 

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POUR ÉCRIRE UN SEULE VERS


... il faut avoir vu beaucoup de villes, beaucoup d'hommes et de choses, il faut connaître les bêtes, il faut savoir comment volent les oiseaux et savoir le mouvement qui fait s'ouvrir les petites fleurs au matin.

... Il faut pouvoir se remémorer des routes dans des contrées inconnues, des rencontres inattendues et des adieux de longtemps prévus -, des journées d'enfance restées inexpliquées, des parents qu'il a fallu blesser, un jour qu'ils vous ménageaient un plaisir qu'on n'avait pas compris (c'était un plaisir destiné à un autre…), des maladies d'enfance, qui commençaient étrangement par de profondes et graves métamorphoses, des journées passées dans des chambres paisibles et silencieuses, des matinées au bord de la mer ; il faut avoir en mémoire la mer en général et chaque mer en particulier, des nuits de voyage qui vous emportaient dans les cieux et se dissipaient parmi les étoiles - et ce n'est pas encore assez de pouvoir se souvenir de tout cela.

... Il faut avoir le souvenir de nombreuses nuits d'amour, dont aucune ne ressemble à une autre, il faut se rappeler le cri des femmes en gésine et l'image des blanches et légères accouchées endormies, qui se referment. Il faut avoir aussi été au côté des mourants, il faut être resté au chevet d'un mort, dans une chambre à la fenêtre ouverte, aux rares bruits saccadés.

... Et il n'est pas encore suffisant d'avoir des souvenirs. Il faut pouvoir les oublier, quand ils sont nombreux, et il faut la grande patience d'attendre qu'ils reviennent. Car les souvenirs ne sont pas encore ce qu'il faut. Il faut d'abord qu'ils se confondent avec notre sang, avec notre regard, avec notre geste, il faut qu'ils perdent leurs noms et qu'ils ne puissent plus être discernés de nous-mêmes ; il peut alors se produire qu'au cours d'une heure très rare,le premier mot d'un vers surgisse au milieu d'eux et émane d'entre eux.


~ Rainer Maria Rilke / Les Carnets de Malte ~

Samedi 3 avril 2010 6 03 /04 /Avr /2010 17:30

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  SI TU VIENS

 
Si tu viens, je prendrai tes lèvres dès la porte,
Nous irons sans parler dans l'ombre et les coussins,
Je t'y ferai tomber, longue comme une morte,
Et, passionnément, je chercherai tes seins.

À travers ton bouquet de corsage, ma bouche
Prendra leur pointe nue et rose entre deux fleurs,
Et t'écoutant gémir du baiser qui les touche,
Je te désirerai, jusqu'aux pleurs, jusqu'aux pleurs !

- Or, les lèvres au sein, je veux que ma main droite
Fasse vibrer ton corps - instrument sans défaut -
Que tout l'art de l'Amour inspiré de Sapho
Exalte cette chair sensible intime et moite.

Mais quand le difficile et terrible plaisir
Te cambrera, livrée, éperdument ouverte,
Puissé-je retenir l'élan fou du désir
Qui crispera mes doigts contre ton col inerte !

Lucie Delarue-Mardrus


***
Lucie Delarue-Mardrus, (née à Honfleur 1874 et morte 1945 à Château-Gontier) est une poétesse, romancière, sculptrice, dessinatrice, journaliste et historienne française. Ses parents ayant refusé la main de celle qu’on surnomme "Princesse Amande" au capitaine Philippe Pétain, elle épouse l’orientaliste Joseph-Charles Mardrus. Comme elle était intimement liée à Natalie Barney, Romaine Brooks et Germaine de Castro, son mari dont elle divorcera vers 1915, qui désirait garder intacte la beauté de sa "Princesse Amande", propose à Natalie Barney de lui faire un enfant à sa place. Les écrits de cette auteur prolifique, qui a laissé plus de soixante-dix romans, poèmes, récits, biographies, mémoires, contes, nouvelles, récits de voyage, pièces en vers et pièces de théâtre, révèlent une peintre de la vie intime et de la nature. Elle passera les trois dernières années de sa vie à Château-Gontier où elle s’était retirée en 1942.

Mardi 30 mars 2010 2 30 /03 /Mars /2010 14:34

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MON RÊVE FAMILIER

Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant
D'une femme inconnue, et que j'aime, et qui m'aime,
Et qui n'est, chaque fois, ni tout à fait la même
Ni tout à fait une autre, et m'aime et me comprend.

Car elle me comprend, et mon coeur transparent
Pour elle seule, hélas! cesse d'être un problème
Pour elle seule, et les moiteurs de mon front blême,
Elle seule les sait rafraîchir, en pleurant.

Est-elle brune, blonde ou rousse? Je l'ignore.
Son nom? Je me souviens qu'il est doux et sonore,
Comme ceux des aimés que la vie exila.

Son regard est pareil au regard des statues,
Et, pour sa voix, lointaine, et calme, et grave, elle a
L'inflexion des voix chères qui se sont tues.


Paul Verlaine
(Poèmes saturniens)

Verlaine n'a pas trouvé dans sa vie la femme qu'il cherche. Son existence est onirique, elle est immatérielle, Verlaine ne se souvient même pas de son physique. Il n'est pas question d'une femme en particulier mais de la femme en général. Elle n'est pas nommée parce qu'elle n'a pas d'identité, parce qu'elle reste floue. Par une espèce de paradoxe, le poète crée la figure qu'il évoque. La femme de Verlaine est chargée de mystère. Verlaine fait souvent ce rêve sans préciser depuis combien de temps. La femme dans cette évocation devient un monument d'espoir sculpté dans l'imaginaire. Les verbe aimer et comprendre dévoilent à quel point la condition du poète est difficile et combien il a besoin d'être compris et aimé. Cette quête de la réciprocité devient l'axe du poème. ‘Mon rêve familier’ est l'occasion pour Verlaine d'évoquer la dure condition de poète meurtri par son hyper sensibilité et de parler de lui même. Verlaine s'est caché derrière la femme qui lui apparaît dans son " rêve familier " pour nous concentrer sur son sort et nous faire connaître son drame intérieur.

Mardi 30 mars 2010 2 30 /03 /Mars /2010 14:27


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TU BRULES MES POÈMES

Tu brûles mes poèmes
En quelle langue sont-ils ?
La langue d’amour n’a point de nom.
Qui brûle l’autre
Ton feu ou mon poème ?


Siham Bouhlal est née en 1966 à Casablanca dans une famille originaire de Fès. Titulaire d'un doctorat en littérature de l'Université Paris-Sorbonne et médiéviste, elle se consacre à la traduction de textes médiévaux (Le livre de brocart ou la société raffinée de Bagdad au Xè siècle, Connaissance de l'Orient, Gallimard 2004), et de poésies arabes classiques et modernes. Son premier recueil, Poèmes bleus, est paru aux éditions Tarabuste en février 2005 ; le second, Songes d'une nuit berbère ou la Tombe d'épines, est paru en 2007 chez Al Manar.

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Simbad avec le poète albanais Primo Shllaku
et la poétesse franco-marocaine Siham Bouhlal

 

Mercredi 24 mars 2010 3 24 /03 /Mars /2010 14:56

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PETITE PERLE CRISTALLINE

Petite perle cristalline,
Tremblante fille du matin
Au bout de la feuille de thym,
Que fais-tu sur la colline ?

Avant la fleur, avant l'oiseau,
Avant le réveil de l'aurore,
Quand le vallon sommeille encore
Que fais-tu là sur le coteau ?

Henri Frédéric Amiel
1821 - 1881


Né à Genève en 1821,Henri Frédéric Amiel est le contemporain de Baudelaire et de Flaubert: il n'en connaîtra ni les scandales ni la gloire. Ecrivain suisse d'expression française il a laissé, outre son œuvre de philosophe et de philologue, un monumental 'Journal'. Né à Genève dans une famille protestante, il séjourna en Italie et étudia dans des universités allemandes entre 1843 et 1848. Revenu à Genève, il enseigna à partir de 1849, l’esthétique puis à partir de 1854, la philosophie. Il publia des poèmes, un essai sur Calvin (1878), un autre sur Rousseau (1879), des recueils de critiques influencés par la philosophie allemande idéaliste de Schelling et de Hegel. Son œuvre majeure reste son 'Journal intime' (1847-1881), monument écrit pendant trente-cinq ans sur cent soixante-quinze cahiers d'écoliers, qui fait date dans l'histoire du genre en raison de sa lucidité, de la sincérité de l'introspection, de la minutie des détails qui y sont consignés. Son influence fut importante sur les écrivains du début du XXème siècle.

Vendredi 19 mars 2010 5 19 /03 /Mars /2010 21:46
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QUE MA PAROLE PÈSE SUR LA NUIT


Que ma parole pèse sur la nuit qui passe

Et que s’ouvre toujours la porte par laquelle
Tu es entrée dans ce poème
Porte de ton sourire et porte de ton corps.


Paul Eluard

(Poésie ininterrompue, extrait)



Vendredi 19 mars 2010 5 19 /03 /Mars /2010 10:47
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ÉPHÉMÈRE


Aller de contrée en contrée,
Pour combien de temps ?
Chercher un autre amant,
Un autre amour,
Pour combien de temps ?

Et si
Nous étions deux hirondelles
Voyageant toute notre vie
De printemps en printemps !
Oh,
Comme si le débris noire
D’un nuage de plomb
Avait croulé en moi.

Lorsque
Je reçois ton baiser
Sur mes lèvres, je pense
Que se meurt un parfum éphémère.
Mon amour triste
Est tellement mêlé de crainte de la décadence
Que lorsque je te regarde
Toute mon existence tremble.

Je crois voir d’une fenêtre,
Mon arbre solitaire couvert de feuilles,
Tombé en fièvre jaune de l’automne.

Je crois voir une image
Sur le flot confus de l’eau courante
Nuit et jour
Nuit et jour
Nuit et jour.

Laisse-moi
Oublier !

Qui es-tu,
Sinon un instant,
Un instant qui ouvre mes yeux
Dans le désert de la conscience ?

Laisse-moi
Oublier !

Forough Farrokhzad


Mardi 16 mars 2010 2 16 /03 /Mars /2010 12:28
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N'être RIEN

Je n'étais pas habitué
Au partage des nuits en fond de cour,
Aux confidences des parfums.
J'écoutais ton profil murmurer
Des mots sur tes lèvres
Que le rouge de ta cigarette
Faisait pulser comme une alarme.
Il m'était difficile
Que ce soit facile.
Le vin submergeait mes yeux,
Allumait mon ventre.
Chaque geste était un viol combattu.
Ne pas brusquer ton souffle
Ni même tes élans.
Nous étions à deux doigts de l'étreinte
Quand je t'ai dit "Je dois rentrer."
Dehors un garçon chantait,
Invisible dans les ruelles.
Je pris deux fruits à la branche d'un figuier
Et retrouvai mon lit,
La chaleur de mes draps,
La sueur sur ma peau
Sous mes mains affolées,
La poisse des figues sous le ciel étoilé.
Naître timide
N'être rien.

Michel Giliberti


Michel Giliberti est un artiste-peintre, portraitiste, photographe et auteur français né en 1950 à Ferryville (Tunisie). Il est l'auteur de plusieurs romans, d'un recueil de poésie et de pièces de théâtre. On connaît moins Michel Giliberti comme chanteur dans les années 1970 avec des tubes comme Monsieur Crack, Elle vivait pour l'amour, Je te regarde dormir, Il y a chez elle, et Si tu veux me connaître.


 
 
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