Partager l'article ! ISMAIL KADARE: L’Albanie est en Europe - Pendant son séjour aux Etats-Unis, le célèbre écrivain albanais ...
L’Albanie est en Europe
- Pendant son séjour aux Etats-Unis, le célèbre écrivain albanais Ismail Kadaré s’engage pour l’indépendance du Kosovo et l’entrée des Albanais dans l’Europe. L’indépendance du Kosovo renforcerait la présence albanaise dans les Balkans. Il a affirmé que la place de la nation albanaise est en l’Europe non à l’Est. L’écrivain tenait à l’Institut Harriman à New York, une conférence sur les relations entre la littérature et la tyrannie -
Interview donnée à "Voice of America"
Voice of America : C’est une année
importante pour le Kosovo, dont le statut sera bientôt décidé. Il semblerait qu’un nouvel état sera ainsi créé dans les Balkans. Qu’apporterait dans l’inconscient albanais commun la création de
ce nouvel état ?
Ismail Kadaré : Il semblerait que ce sera le cas. Les Balkans se retrouveront avec deux Etats albanais. Pour beaucoup cela semble étrange et inacceptable. Mais il était encore plus inacceptable et scandaleux de voir la moitié de la nation albanaise dans une situation de colonie. Les autres solutions sont toutes logiques. Il ne faudrait pas oublier que jadis, au temps de l’Empire Ottoman, on parlait de quatre Albanie ou quatre départements (vilayet en turc). Le monde connaît différents cas de figures de nations qui constituent plusieurs pays. Si ce sera le cas pour l’Albanie, je n’y vois aucun mal, bien au contraire cela renforcera la présence albanaise dans les Balkans. Je ne dis pas qu’il nous faut être puissant pour prendre la place d’un autre pays ou avoir des velléités d’extension. Absolument pas. La nation albanaise trouvera sa place naturelle. Peu importe que ce soit dans un espace unique ou dans deux espaces distincts. Ce qui importe en revanche, c’est que la nation albanaise soit en train d’entrer en Europe, dans ses proportions réelles et non pas démembrée comme elle l’a été jusque là.
Ces derniers temps vous avez exprimé une certaine sensibilité sur le fait qu’une partie des Albanais tendent à se tourner vers l’Est plutôt que vers l’Ouest, que vous considérez comme leur place naturelle. Pourquoi cette préoccupation ?
Ismail Kadaré : Il s’agit plutôt d’un malentendu, car si on explique bien aux Albanais ce que sont l’Est et l’Ouest et la raison de leur appartenance à ce dernier, ils n’hésiteraient plus. Naturellement, il y a toujours des groupes qui vont à contre-courant, mais je pense que la place des Albanais en Europe est objectivement naturelle et n’est pas le fruit d’une propagande, d’une stratégie ou d’une invention. Il n’y a pas d’autre continent possible pour les Albanais que l’Europe. Certains invoquent les éléments orientaux qui nous caractérisent aussi. Or c’est le cas de plusieurs autres pays, comme l’Espagne par exemple, marquée par le monde arabo-musulman dans divers domaines socioculturels suite à une longue cohabitation. Personne n’a jamais mis en doute l’appartenance de l’Espagne à l’Europe. Il en est de même pour nous qui sommes plus éloignés de l’Est que certains autres pays. Par conséquent, il est inutile de se poser autant de questions sur notre place.
Ces derniers temps, l’Albanie connaît de plus en plus de tensions inter-religieuses. Alors l’idée de cohabitation harmonieuse des religions en Albanie, ne serait-elle désormais qu’une simple formule pour faire bonne figure à l’étranger ?
Ismail Kadare : Je ne crois pas que cela ait été une formule créée par la propagande socialiste pour faire bonne figure. Ce phénomène de cohabitation pacifique était réel, autrement l’Albanie se serait désintégrée depuis bien longtemps, l’appartenance religieuse avait organisé la population. Les Albanais en étaient fiers à juste titre, d’autant plus que, de caractère plutôt querelleur, ils ne se sont pas servis de la religion comme d’un prétexte de séparation. Cela n’a jamais eu lieu et n’arrivera pas maintenant. Naturellement, la liberté fait apparaître des problèmes que la dictature cachait. Les problèmes des Albanais à l’époque du communisme albanais et du communisme serbe, pour l’autre moitié d’entre eux, étaient différents, les problèmes religieux étaient relégués au deuxième plan, il n’y a pourtant pas lieu de les raviver. Cette expérience de cohabitation religieuse harmonieuse a été fort utile pour la nation albanaise, et il faut l’entretenir et la nourrir.
Est-ce vraiment important pour les Albanais de chercher une identité ethnique ou religieuse à l’heure où la globalisation est devenue un maître-mot ? Que faut-il faire, oublier ou préserver de cette identité ?
Ismail Kadare : Je pense que l’identité albanaise ne va absolument pas à l’encontre de ce qu’on appelle l’identité européenne. L’Europe est caractérisée depuis ses fondements par une union de nations et non par leur effacement. Il n’y a pas d’Europe abstraite, générale. Il n’y a pas d’Europe telle que la prônait la doctrine communiste "Communistes en premier et soviétiques, lituaniens, géorgiens ou arméniens ensuite", comme on disait dans les nations de l’Union Soviétique. Non, l’Europe se construit comme une Europe des nations et non pas par l’effacement des identités. Par conséquent, l’identité albanaise en tant qu’identité fondamentale dans les Balkans est tout aussi puissante que les identités grecque ou slave du sud, on n’a pas à s’en inquiéter. Nous ferons ainsi partie de la mosaïque européenne constituée des apports de chaque pays membre : les identités des pays scandinaves au nord, d’autres au centre, d’autres à l’Ouest et d’autres à l’Est. Peut être les pays occidentaux n’ont pas toujours été magnanimes envers les Albanais, je parle des grandes difficultés que ces derniers rencontrent toujours pour voyager à l’Occident. Il semblerait que les Occidentaux dédaignent quelque peu la pauvreté des Albanais. Mais à qui la faute ? La difficulté de se rendre en Occident n’est pas l’apanage des Albanais, c’est vrai aussi pour un certain nombre de pays. Mais ces dernières années, cela est allé un peu trop loin pour les Albanais. J’en ai parlé à plusieurs reprises, l’Albanie doit prendre des mesures pour contrer le racisme anti-albanais. Chaque nation européenne doit tirer la sonnette d’alarme lorsqu’elle constate des signes de racismes, toujours injustes. Je le répète, nous devons nous soucier des injustices que subit notre peuple, car cela peut aussi se transformer en raciste ou faire naître des violences.
A l’Institut Harriman à New York vous avec parlé des relations entre la littérature et la tyrannie. Alors que l’Albanie s’est débarrassée de la dictature, comment les Albanais exploitent-ils la liberté acquise dans la culture et l’art ?
Ismail Kadare : La littérature est peut-être bien la dernière à tirer profit de la liberté. La littérature s’est habituée à vivre aussi bien dans la liberté qu’en son absence, donc, elle ne profite pas immédiatement de son retour, c’est plutôt à long terme que cela se fait. La vie sociale albanaise en bénéficiera certainement, d’ailleurs elle cela se voit déjà. L’art vient en dernier, car son rythme temporel est différent, son développement aussi, c’est la raison de la longévité de l’art et de la littérature, qui parviennent très lentement à leur maturité.
Photo de Vlora - par Simbad Detari
© Simbad