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JE T'AIME
Je t'aime pour toutes les femmes que je n'ai pas connues
Je t'aime pour tous les temps où je n'ai pas vécu
Pour l'odeur du grand large et l'odeur du pain chaud
Pour la neige qui fond pour les premières fleurs
Pour les animaux purs que l'homme n'effraie pas
Je t'aime pour aimer
Je t'aime pour toutes les femmes que je n'aime pas
Qui me reflète sinon toi-même je me vois si peu
Sans toi je ne vois rien qu'une étendue déserte
Entre autrefois et aujourd'hui
Il y a eu toutes ces morts que j'ai franchies sur de la paille
Je n'ai pas pu percer le mur de mon miroir
Il m'a fallu apprendre mot par mot la vie
Comme on oublie
Je t'aime pour ta sagesse qui n'est pas la mienne
Pour la santé
Je t'aime contre tout ce qui n'est qu'illusion
Pour ce coeur immortel que je ne détiens pas
Tu crois être le doute et tu n'es que raison
Tu es le grand soleil qui me monte à la tête
Quand je suis sûr de moi.
Paul Éluard
(Le phénix 1951)
*
Chez Eluard comme chez tous les surréalistes, il n'y a pas de poésie sans l'intercession d'une femme aimée, une muse. C'est elle qui provoque, soutient et assure le lien avec l'univers poétique.
Eluard a multiplié les muses, la première Gala le quitte pour Dali, la seconde, Nusch, meurt prématurément. Eluard fait donc la connaissance de sa dernière muse, Dominique, de 19 ans sa cadette,
trois ans après la mort de Nusch avec laquelle il vécu 17 ans autant que de titres dans le recueil "le phénix" dont fait partie ce poème. Et de trois, tel le phénix, cet oiseau légendaire qui
renaissait indéfiniment, Eluard renaît à la vie et à la poésie, il se perpétue semblable à lui même de femme en femme, de couple en couple. Ce poème est un véritable épithalame à l'adresse de
Dominique, cette jeune femme, qu'il épousera la même année.