- Photo de Vasil Qesari -
Paul Verlaine mourut dans cette maison, recru de misère rongé, miné de l’intérieur, au 4° étage 39, rue Descartes
à Paris, le 8 janvier 1896 au quartier Mouffetard que a l’époque était devenu le lieu d'exil des poètes et le refuge des marginaux. Paul Verlaine a créé un art, nouveau, inconscient et exquis;
ses vers sont souvent plus près de la musique que de la littérature. Comme l'a très bien dit J. Lemaître : Ce barbare, ce sauvage, cet enfant a une musique dans l'âme, et à certains jours il
entend des voix que nul avant lui n'avait entendues.
GREEN
Voici des fruits, des fleurs, des feuilles et des branches
Et puis voici mon cœur qui ne bat que pour vous.
Ne le déchirez pas avec vos deux mains blanches
Et qu'à vos yeux si beaux l'humble présent soit doux.
J'arrive tout couvert encore de rosée
Que le vent du matin vient glacer à mon front.
Souffrez que ma fatigue à vos pieds reposée
Rêve des chers instants qui la délasseront.
Sur votre jeune sein laissez rouler ma tête
Toute sonore encor de vos derniers baisers;
Laissez-la s'apaiser de la bonne tempête.
Et que je dorme un peu puisque vous reposez.
Paul Verlaine
Paul Verlaine par Gustave Courbet
LA MORT DE PAUL VERLAINE
par
SAINT-GEORGES DE BOUHÉLIER
En 1896, le 9 janvier, par une matinée qui montrait les arbres chargés de gel, je venais de m’engager par la rue
de Rome, comme je le faisais tous les jours, depuis deux ans, étant dans l’obligation de me rendre porte Champerret, à la Compagnie de l’Ouest, quand, ayant acheté l’Écho de Paris, je lus la
nouvelle de la mort de Paul Verlaine. En une seconde, je vis le monde tourner sur ses bases, comme pris de vertige. Deux semaines auparavant, aux approches de Noël, j’avais dîné avec Verlaine
lui-même. Il venait de déménager pour s’installer rue Descartes, dans un logement de deux pièces, au deuxième étage d’une maison qui existe encore. Ce fait qui, pour tout autre que lui eût été
fort simple, avait revêtu à ses yeux l’aspect d’un symbole. Les choses ne sont pas toujours si banales qu’il semble et il en est qui ont un sens étrange.
Au cours de cette soirée que j’avais passée avec le poète pour la dernière fois, moi encore presque enfant, et
Verlaine déjà à la veille de quitter ce monde, je l’avais vu agité et fébrile. Des espérances lui traversaient la tête. La vie qui, pour lui, depuis vingt-cinq ans environ, c’est-à-dire depuis
son divorce d’avec sa jeune femme, n’avait guère été qu’une suite ininterrompue de malaventures, allait enfin aboutir à quelque chose de sérieux et de solide, semblait-il penser. Finies les
hospitalisations dans les prisons et les hôpitaux ! Achevés les jours de tribulations et de vagabondages ! Au 39 de la rue Descartes, il trouverait enfin un foyer – le foyer à la recherche duquel
il n’avait jamais cessé de courir, et dont les mirages l’avaient fui, le laissant après leur évanouissement toujours plus endolori et plus accablé ! Ainsi, il se croyait arrivé au port ! Hélas !
c’était la vérité, mais il n’entendait point la chose comme il l’eût fallu !
LE VRAI VERLAINE
Quelque énigmatiques que soient les êtres, il leur arrive de nous livrer tout à coup leur profond secret.
Verlaine, qu’ont enveloppé tant de légendes, tant de rébus et tant de signes obscurs, n’était au fond qu’un très pauvre homme, d’une simplicité naïve. Il a été toute sa vie affamé d’amour, comme
il a été « fou de claires paroles », et comme il l’a été de sincérité. À la lumière de ces passions-là, on peut le suivre à travers le dédale de sa destinée, sans jamais perdre ses traces. Ce qui
a pesé sur sa vie, c’est la perte de son foyer, dont il s’est vu chassé dès les premiers jours. Sans doute, il l’avait lui-même déchiré, mais il ne s’en est jamais rendu compte. Les hommes
commettent des fautes dont ils se forgent les chaînes et ils sont stupéfaits de leurs conséquences. Verlaine, qui avait préparé son propre naufrage, n’y a probablement jamais rien compris. Le
berceau de son fils flottait à la dérive, le lit conjugal s’en allait dans la tempête, les fleurs d’oranger de la noce n’étaient que poussière au vent et il s’en étonnait avec éclat. Un jour que
j’étais avec lui au quartier Latin (un soir de l’hiver 1894-1895), ne m’a-t-il pas dit en pleurant contre ma poitrine qu’il avait un fils de mon âge dont on l’avait séparé et qu’il ne se
consolait pas de son absence. Le vieil homme était seul avec moi dans la nuit. La pluie tombait, une pluie épaisse et lamentable !
Au moment où j’avais lu l’Écho de Paris, il était à peu près 8 heures du matin. Verlaine s’était éteint la veille,
à 7 heures du soir. Il était mort au 39 de la rue Descartes, chez Eugénie Krantz, cette ancienne artiste de music-hall à qui l’attachaient très vraisemblablement beaucoup moins les jouissances
amères de la chair que des illusions d’époux en déroute. À présent, j’étais rue de Rome, à l’endroit où passent les trains. Par un hasard (qui en soi est insignifiant, mais que je n’en tiens pas
moins à noter), j’avais tout juste en face de moi la maison de Mallarmé. Je n’en savais rien à l’époque, car Mallarmé n’était pas de mes dieux, il n’en a fait partie que longtemps après. Éperdu
du drame qui s’était produit, je ne cessais d’en relire les détails et quelqu’un qui m’eût aperçu se fût étonné de ce tout jeune homme qui restait là sur le trottoir, en tenant ouvert un journal
dont les feuilles tremblaient dans ses mains de l’émotion de sa peine. Mais il n’y avait dans la rue que des passants peu nombreux. Je me demandais ce que j’allais faire. Aucun des poètes de ce
temps n’avait pour moi la valeur de Verlaine. Sans mesurer encore son rapport dans les Lettres (qui m’apparaît aujourd’hui formidable et qui s’est étendu jusqu’aux arts du théâtre), j’en
pressentais la grandeur. Issu du vieux sol ardennais, Verlaine était l’homme du terroir dans toute l’acception du mot. Sous ce front bossué de faune des forêts, vivait l’antique génie français,
riche en nuances, et en musiques subtiles. Par opposition avec les Gautier, les Leconte de Lisle et les Hugo même, il était retourné aux fontaines du langage, à savoir l’essence du folklore dont
il avait retrouvé la fraîcheur. Peut-être était-ce à son insu qu’il l’avait fait. Les plus grandes choses humaines se passent dans l’inconscient et en dehors de notre intelligence. Comme s’il
nous eût été envoyé par les fées et par les démons de l’immense nature, Verlaine s’était vu jeté parmi nous, en qualité de mandataire d’un monde de profonde magie.
RUE DESCARTES
Si j’avais perdu un parent et que ce dernier m’eût été très cher, je n’aurais pas éprouvé plus de peine. Je
demeurai un moment rue de Rome, inquiet de ce que j’allais faire, hésitant à rebrousser route, et me refusant cependant à partir pour mon bureau. L’omnibus Panthéon-Courcelles passant par là, je
m’y engouffrai, sans plus réfléchir.
Il était encore de bonne heure quand j’arrivai rue Descartes. Dans la rue étroite surplombée de constructions où
les fumées et la poussière ont imprimé leurs traces comme lithographiquement, les gens du quartier allaient et venaient, chacun vaquant à ses occupations. Dans cette rue où Verlaine avait
déambulé, personne ne semblait se soucier de lui. La poésie est étrangère à la multitude des hommes, et les malheureux qu’elle a adoptés, loin d’en sembler plus rayonnants, n’en sont que plus
méprisés. Même dans un cas comme celui-ci où le poète a pris figure de va-nu-pieds et d’errant, il n’intéresse que de vagues initiés. Il faut le temps pour l’imprégner de lumière. Tant qu’on peut
le voir arpenter le macadam, on n’est frappé que de sa pénurie, de ses pardessus rapiécés et fatigués, de sa physionomie macabre et de ses croquenots béant aux ruisseaux. Ce qui se passe en lui,
le message qu’il apporte, l’essaim des mélodies qui volettent sur ses pas sont quelque chose d’invisible. Ainsi Verlaine, rue Descartes. En entendant dire par quelque voisin que le Monsieur du 39
de cette rue était décédé la veille, les commères à peine s’arrêtaient pour dire leur mot et, probablement, davantage pour se répandre en plaintes sur sa compagne que pour regretter sa perte.
Verlaine, ce n’était rien qu’un clochard foudroyé, un individu à l’aspect de mendigot et dont on ne connaissait rien que les brutales crises d’ivrognerie et les déchéances
d’hospitalisé.
– C’est ce qu’on appelle la gloire ?
Avec le droit à la famine,
À la grande misère noire
Et presque jusqu’à la vermine !
– C’est ce qu’on appelle la gloire !
Ces vers, qui font partie des Invectives, quelle cruelle amertume n’expriment-ils pas ? Qui n’en ressent
l’épouvantable désespoir ?
AU CHEVET DU POÈTE MORT
Au deuxième étage du 39, devant la porte de Verlaine, je trouvai Gustave Le Rouge. C’était un des intimes du vieux
maudit. Accompagné de sa jeune femme, il était monté bien des fois, ces temps derniers, pour le voir. Ils avaient soupé ensemble. Je lui vis les yeux tout rougis de larmes. Il se disposait à
sortir pour mettre à l’adresse du fils de Verlaine une dépêche de pure convenance. Georges Verlaine n’était en rapport avec aucun des amis du poète, ni même avec celui-ci. Gustave Le Rouge
remonta quelques marches pour rentrer avec moi dans le logement. J’entr’aperçus quelques ombres furtives que ma présence fit s’enfuir et Le Rouge m’entraîna dans la salle à manger où, en décembre
ou en novembre, j’avais trouvé un Verlaine si heureux ! Cette salle à manger n’était plus la même. On avait fermé les persiennes et on n’y voyait que mal.
Je n’avais jamais visité de mort. Cet appareil m’impressionnait, je ne demandais pas à voir Verlaine. Cependant,
j’entendis un pépiement d’oiseaux. C’étaient les oiseaux que Verlaine aimait. Il s’était amusé à leur dorer leur petite cage. Les oiseaux chantaient, innocents des choses. Je demandai à voir
Eugénie Krantz. Le Rouge me dit qu’elle venait de descendre, elle était allée faire les provisions et puis il me parla de la mort du poète, qui s’était produite brutalement et dans des conditions
extraordinaires. Le 8 janvier il ne semblait pas mal, pas plus, en tout cas, que les autres jours, et avec André Cornuty, Cazals et d’autres camarades il avait beaucoup bavardé, mêlant à ses
plaintes habituelles des regains de plaisanteries. C’était assez normal chez lui, qui passait assez facilement de la gaieté au chagrin et aux larmes. Vers le soir, ses amis l’avaient quitté,
laissant Eugénie Krantz à son chevet. Que s’était-il passé entre eux ? Sans doute il avait eu besoin de quelque chose et il l’avait réclamé. Elle lui avait mal répondu, il s’était fâché, elle
l’avait couvert d’injures. Quand il se mettait en colère, elle criait toujours bien plus fort que lui. Il avait essayé de sortir de son lit dans un geste de menace. Et il avait roulé à terre
(peut-être aussi par la faute d’Eugénie). Bref, elle l’avait laissé sur le parquet, dans sa quasi-nudité et parmi la misère d’une pièce très mal chauffée, par cette nuit spécialement froide. Du
palier, on l’avait entendu qui geignait. Mais comment aurait-on osé se mêler d’affaires pareilles ! Chacun chez soi et la paix est partout, disent les simples gens du peuple. Au petit jour,
Eugénie Krantz était remontée dans l’appartement. Elle avait retrouvé Verlaine à la même place, blanc des sueurs de l’agonie. Il est bien certain que c’était le dernier coup. Il décédait le soir
même.
Son récit fait, Gustave Le Rouge me demanda si j’étais désireux de saluer le mort. Je passai dans la petite
chambre où il dormait. C’était une pièce très pauvre d’aspect, mais émouvante par sa simplicité. Aux murs pendaient quelques tableaux sur lesquels mes yeux ne s’arrêtèrent point. Attiré par le
pauvre mort qui s’était enfoncé dans l’éternel sommeil (qui n’est peut-être, après tout, qu’un trompe-l’œil !), je ne pouvais rien voir d’autre. Sa figure au crâne monstrueux semblait rêver. Ses
bras étaient allongés sur les draps. Une petite croix brillait sur sa poitrine, à côté de quelques brindilles de buis. Le lit était banal, mais très convenable. Pour Verlaine, on l’avait revêtu
d’une chemise vraiment de cérémonie. Autour de son cou amaigri, on lui avait noué une belle cravate noire. C’était une chose qui n’avait aucun sens, sauf que, pour cette dernière journée parmi
les hommes, on avait pensé à lui faire honneur. Les pauvres ont de ces caprices qui sont une vertu du cœur.
Dans la chambre submergée d’ombre, j’aperçus Cazals. Ce jeune homme, qui adorait Verlaine, ne pouvait pas se
détacher de lui. Il était sur un tabouret et il dessinait. Comment y voyait-il ? Je n’en sais rien. La pièce avait ses volets clos et, dans la hâte des premiers soins, on n’avait trouvé à allumer
que des bougies roses. Ces bougies non plus n’avaient rien de bien correct. Le pharisaïsme ordinaire n’était ici pas de mise. Mais personne n’y aurait pris garde. Il n’y avait partout que de
l’amour. Avec une piété admirable Cazals, qui n’était peintre que de cœur, s’efforçait donc de travailler, cherchant à fixer les traits de Verlaine avant la dissolution.
J’avais fait à Cazals un signe de tête, je regardais un long moment le pauvre mort, pour qui enfin était terminé
le calvaire. Il avait l’air au fond de l’Océan, flottant à travers de vagues transparences, dans l’infini de la vie éternelle. Que l’on s’occupât de sa vieille carcasse lui était bien
indifférent, du haut du ciel où sans doute il était. Je me retirai de la chambre et je proposai à Le Rouge de porter au bureau de poste la dépêche qu’il avait écrite pour Georges Verlaine. J’en
pris la teneur de ses mains, heureux de lui servir à quelque chose. L’idée de me trouver en face d’Eugénie Krantz ne m’avait pas peu décidé à activer mon départ. (…)
(par Saint-Georges de BOUHÉLIER)
Un grand merci pour ce cher Verlaine si toujours présent en nos coeurs!
Hervé VILEZ.
Tous mes très sincères compliments pour ces lignes (et images) consacrées à Paul Verlaine: il fallait le faire: vous l'avez fait: soyez-en remercié!
Hervé VILEZ.
Merci à toi, Hervé !