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(photo Vasil Qesari)
Lettre à ma mère
Tu vis encore, ma vieille mère ?
Moi aussi. Salut, salut à toi !
Pourvu que coule sur ton isba
Cette lueur du soir que nul n'a pu décrire !
On m'écrit que, cachant ton angoisse,
Tu t'es grossi le cœur très fort à mon sujet,
Que tu t'en vas sur la route bien des fois
Dans ton vieux caraco démodé
Et que souvent dans les premières ténèbres bleues
Tu vois une seule chose, toujours la même :
C'est comme si quelqu'un me poignardait au cœur
Au fond d'un cabaret dans une querelle.
Ce n'est rien, petite mère. Calme-toi.
Ce n'est rien qu'un pénible délire.
Je ne suis pas encore un pochard assez dur
Pour me laisser mourir sans te revoir.
Je suis resté, comme autrefois, pas méchant
Et ne rêve jamais qu'une seule chose:
Au plus vite quitter cette révolte, ce tourment,
Pour retourner dans notre maison basse.
Je reviendrai le jour où docile au printemps
Notre jardin candide aura tendu ses branches.
Seulement ne me réveille plus à l'aube blanche,
Ne me réveille plus comme il y a huit ans.
N'éveille pas ce qu'un rêve m'a pris !
Ne touche pas ce qui n'a pas réussi !
Elles sont trop précoces la perte et la fatigue
Qu'il m'est échu d'éprouver en ma vie.
Et ne m'apprends pas à prier. Pas la peine !
Il n'y a plus pour moi de retour au passé ;
Toi seule es pour moi aide et fête,
Toi seule es la lueur dont nul n'a su parler.
Il te faut donc oublier ton angoisse ;
Ne grossis plus ton cœur si fort à mon sujet
Et ne va plus sur la route tant de fois
Dans ton vieux caraco démodé.
Sergueï Essenine
1924
Sergueï Aleksandrovitch Essenine est un poète marquant de la Russie. Né le 21 septembre 1895 il mit fin à ses jours le 28 décembre 1925 à Léningrad. Sergueï Essenine élevé dans les traditions de la vieille Russie des paysans de Riazan et des vieux croyants dissidents de l’orthodoxie, a été de son temps – pourtant fertile en poètes –, le poète le plus populaire de Russie. Rebelle dans l’âme, fou de poésie, la rage de vivre au cœur, il mit tout son espoir en la révolution pour apporter aux humbles le bonheur ; mais très vite il déchante au spectacle de ce qu’elle décime de ses frères humains et détruit à travers l’étendue de sa campagne bien-aimée. Écartelé, s’estimant trop vieux, à trente ans, pour 'comprendre', et considérant avec l’Ecclésiaste que tout est égal sous le soleil, il se suicide à Saint-Pétersbourg où il avait connu ses brillants débuts. Pasternak disait de lui : "Depuis Koltsov, la littérature russe n’a rien produit de plus authentique, de plus naturel, de plus opportun, de plus ancré dans nos traditions, que Sergueï Essenine [...] Essenine traita sa vie comme un conte fantastique. Il traversa l’océan sur un loup gris comme Ivan-tsarevitch et comme l’Oiseau de feu, attrapa par la livrée Isadora Duncan. En composant ses vers, il use encore des procédés du conte, tantôt disposant les mots comme les cartes d’un jeu de patience, tantôt les gravant avec le sang de son cœur."