.
Drita Çomo (1958 - 1981)
CETTE
LUEUR
QUI
MONTE
DE
L'ABIME
Cette lueur qui monte de l'abîme, équivaut, par bien des aspects, au Journal d'Anne Frank. Son atmosphère évoque aussi Le Pavillon des Cancéreux d'Alexandre Soljenitsyne. Ces comparaisons ne sont en rien abusives. Atteinte d'un cancer qui la terrassera dans sa vingtième année, Drita Çomo (Drita – en albanais – La lumière), rappelle son existence singulière dans le contexte de la dictature albanaise, sous le régime du dictateur Enver Hoxha. Elle témoigne non seulement de l’évolution de sa maladie, mais restitue également un climat politique oppressant sur un mode allusif et révélateur. Cette lueur qui monte de l'abîme, possède la vertu d'un récit qui mêle l'inexorable d'un destin individuel à une histoire implacable et, en l'espèce, persécutrice. Drita Como, issue d’une famille considérée par le régime comme "ennemie du peuple", est décédée à l’hôpital oncologique de Tirana en 1981, sans avoir aucun proche de sa famille, près de son lit. Sa mère, internée dans un camp de concertation, a été interdite per les autorités à être prés de sa fille en agonie. Le poème Solitude (Vetmia – en albanais) a été tiré par le recueil poétique Une lueur qui monte de l'abîme paru en France, en 2004, accompagné par une Introduction d’Ismail Kadaré, remarquable écrivain albanais de renommé internationale. (Éditions du Rocher dans la collection Lettres albanaises ).
LA SOLITUDE
La solitude c'est la sonnerie du téléphone
C’est une voix étrangère qui cherche une autre personne;
La solitude c'est le dimanche vide,
Aux conversations médiocres et sans soleil.
La solitude c'est regarder par la vitre,
Les gens pressés dans le soir,
Le long ennui avant le sommeil,
Et la touffeur des nuits sans lune.
La solitude c'est aimer beaucoup,
Et n'avoir personne à aimer,
N'avoir personne à qui offrir des fleurs,
Personne à qui raconter sa journée.
C'est être partout de trop, étranger,
Hôte non invité par personne au monde,
Sans un souvenir qui te fasse souffrir,
Sans espoir aucun pour ce qui arrivera.
Mais l’anxiété de mes journées sans toi,
Ma grande détresse infernale,
Pour tous que ce tu sais ou ne sais pas:
Je ne peux rien lui trouver d'égal.
Et les minutes de défiler lentement,
Lourdes de ce que l’on appelle attendre,
Souffrantes par ce qu'on appelle le manque
Et qu’en moi sont si innombrables …
Petite anthologie
Traduits
par Vasil
Çapeqi et Ardian Marashi
SOMMAIRE
Introduction de Vasil Çapeqi :
(par ordre d’entrée en scène selon la chronologie) : Migjeni, Isuf Luzaj, Arshi Pipa, Martin Camaj, Kasëm Trebeshina, Fatos Arapi, Mihal Hanxhari, Dritëro Agolli, Ismaïl
Kadaré, Frederik Rreshpja, Ndoc Papleka, Xhevahir Spahiu, Primo Shllaku, Jamarbër Marko, Visar Zhiti, Drita Çomo, Preç Zogaj, Rita Petro, Gazmend Krasniqi, Mimoza Ahmeti, Stefan Çapaliku, Arian
Leka, Flutura Açka, Agron Tufa, Brikena Smajli, Olimbi Velaj, Lindita Arapi, Parid Teferiçi, Romeo Çollaku, Ervin Hatibi, Ledia Dushi et Alisa Velaj
Fiche détaillée :
ISBN 978-2-87406-408-1
Nombre de pages 100
Année de parution 2007
Editeur L'Arbre à paroles
Auteur Collectif
Prix : 7.50 €
Référence ARBRE00023
La revue ‘L’Arbre à paroles’ propose pour son numéro 137 un très beau recueil de poésie albanaise. De Kadaré à Migjeni, de Visar Zhiti à Jamarbër Marko, découvrez une trentaine d’auteurs albanais encore peu connus en France.
Critiqué par Sahkti, le 12 octobre 2007
(Genève)
RICHESSES ALBANAISES
Quel plaisir que l'exploration de la revue l'Arbre à Paroles ! Le n° 137 est consacré à la poésie albanaise, pas toujours très bien connue et diffusée dans nos vertes contrées et c'est dommage. La poésie albanaise, comme l'indique l'introduction de Vasil Çapeqi, se nourrit de l'identité de tout un peuple, d'une nation entière, puisant dans la tradition orale et les origines de la culture le ferment nécessaire à son éclosion. Longtemps les Albanais sont restés fermés aux courants littéraires extérieurs, non par volonté populaire, hélas, mais par choix d'un pouvoir politique. Ce qui leur a sans doute permis de se plonger avantage dans leur histoire et leur culture et d'y trouver le moteur déclencheur pour la création d'un courant poétique national. Ce pays a connu l'espoir, la désillusion, a cru au communisme, a subi la dictature... et a donné le jour à des auteurs merveilleux tels Ismaïl Kadaré.
Cette anthologie, courte mais si belle, si riche, propose un tour d'horizon de cette Albanie littéraire vivante, résistante, digne et empreinte d'un respect illimité. Merci, mille mercis, à l'Arbre à Paroles pour ce recueil porteur d'espoir qui mérite d'être largement diffusé. On y trouvera Migjeni, Isuf Luzaj, Arshi Pipa, Martin Camaj, Kasëm Trebeshina, Fatos Arapi, Mihal Hanxhari, Dritëro Agolli, Ismaïl Kadaré, Frederik Rreshpja, Ndoc Papleka, Xhevahir Spahiu, Primo Shllaku, Jamarbër Marko, Visar Zhiti, Drita Çomo, Preç Zogaj, Rita Petro, Gazmend Krasniqi, Mimoza Ahmeti, Stefan Çapaliku, Arian Leka, Flutura Açka, Agron Tufa, Brikena Smajli, Olimbi Velaj, Lindita Arapi, Parid Teferiçi, Romeo Çollaku, Ervin Hatibi, Ledia Dushi et Alisa Velaj. Des poètes qui parlent de misère et d'espoir, de combats sans merci et d'utopie sans fin. La diversité albanaise qui s'offre au lecteur et ne demande qu'à être explorée et partagée. Je suis tombée sous le charme de ce recueil et de cette poésie contemporaine forte, dynamique et belle, si belle.
www.zazieweb.com

TESTAMENT
À ma mort
veuillez laisser dehors mes jambes.
Ce sont elles
qui m'ont lancé à la poursuite de traces ardentes
et des traces glaciales sur la neige gelée.
Elles m'ont porté,
elles ont défailli et je suis tombé.
Par elles j'ai ressenti la terre,
les pierres,
les ronces,
le gravats et le béton,
le verre et la rouille.
Mes jambes ont aimé,
elles ont marché sur la trace d'Ève.
Ce sont elles qui ont voulu
que je sois ici et non là
où je devais peut-être me trouver.
Jamais mes jambes n'ont eu de regret,
mes jambes n'ont pas de bouche, pas de souffle,
pas de poumons ou de hoquet.
Elles sont aveugles, laissez-les dehors,
sans tombe.
À ma mort
veuillez laisser dehors mes mains.
Deux mains,
deux pauvres mains :
estampée dessus la forme de nos origines,
peut-être aussi la carte de certaine dépigmentation.
Mes mains,
les seules capables de chanter mes silences.
Ce sont elles et elles seules qui ont jeté les filles
dans mes bras novices.
Elles et elles seules savent
tanguer sur le désert de la feuille blanche,
gesticuler par des mots insonores :
ce sont elles qui
chaque heure, chaque minute, chaque seconde
gravent mon nom
sur la matière moite du Temps.
Mes mains dans la terre noire,
sans racines, sans un trou à elles.
Quand repousseront-elles, mes mains ?
Mes doigts sont les lambeaux
de mes mains mutilées.
Que les doigts de ces mains usées pendent
jusqu'à l'usure totale.
À ma mort
veuillez laisser dehors ma tête.
Dans ma tête ont habité mes yeux,
mes oreilles, mes sens épuisés,
et mon front vertical en elle s'est retrouvé.
Cette tête a voulu que j'aime la Mort ,
que j'aime la violette sur la terre gelée de mon pays.
C'est cette tête-là
qui a commandé mes jambes,
mes mains,
mon moi-même.
En elle ont siégé les ganglions de mes larmes
et leur liquide dur comme de la grêle.
En elle s'est incrusté le stigmate
de ma blessure mille fois rasée,
celle qui a la forme d'une mouette.
Là gît la mer refoulée,
le bois incendié
et le voluptueux nuage.
Là séjournent les fleurs myosotis,
mes amoureuses aux mains de chewing-gum,
l'epsilon, l'X et plusieurs autres symboles
à l'aide desquels j'ai marqué un corps apparu.
Là coule mon fleuve vivant
qui tarit, se dessèche et s'évapore
laissant par derrière un gravier aride,
un chemin obligé pour mon pied sans talon.
Ah ! tête souveraine, c'est toi qui m'aurais guidé,
c'est à toi les orties, l'aubépine
et les coquillages dans les basses eaux,
mes plaies en forme de lettres
et mon sang en forme d'onde
c'est à toi. De là-haut,
sur mes épaules chétives,
tu ne cesses de lancer
ton cri aigu d'oiseau de mer.
À ma mort
veuillez me laisser tout entier dehors
sans tombe.
Moi, entièrement coupable.
( Traduit de l'albanis par Ardian Marashi )


























