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L'ecrivain Ismail Kadaré et le journaliste Vasil Qesari
29 mai 2008 - Brasserie Royal Louxembourg - Paris
LECTURES
D' ISMAIL KADARE
- colloque international -
Organisé par le Centre de recherches en Littérature et Poétique comparées (EA 3931)
Université de Paris 10-Nanterre
Jeudi 29 mai 2008
Ismaïl Kadaré auteur et personnage
10h 30 : Claude DURAND (Président des éditions Fayard) : conférence inaugurale d’ouverture du colloque
11h : Ardian MARASHI (maître de conférences à l’INALCO) : « Gjirokastra, un pays fertile en mythes de pierre »
11h 30 : Alexandre ZOTOS (maître de conférences à l’U. de Saint-Etienne, et traducteur) : « De l’écrivain Kadaré au personnage Kadaré, et retour »
Ismaïl Kadaré lecteur : intertextualités
14h : Pierre-Yves BOISSAU (Professeur à l’Université de Toulouse) : « Le mythe de la descente aux Enfers chez Kadaré et Euripide »
14h30 : Ariane EISSEN (maître de conférences à l’Université de Poitiers) : « Les Prométhées de Kadaré : enjeux de la réécriture »
15h : Bruno CLÉMENT (Professeur à l’Université de Paris 8) : « Qu’est-ce que réécrire ?»
16h : Ketrin LEKA (doctorante, Paris IV) : « Kadaré et Kafka »
16h30 : Ilir YZEIRI (Professeur à l’Université d’Elbassan, Albanie) : « Ismaïl Kadaré et la tradition littéraire albanaise »
17h : Ledia DEMA (doctorante, Lyon 2) : "Intertextualité et polyphonie dans la narration de Kadaré"
Vendredi 30 mai 2008
Poétiques d’Ismaïl Kadaré
9h 30 : Mariam M’RAIHI (doctorante, Aix) : « Perspectives d’une analyse de style : l’exemple de Hamlet, le prince impossible »
10h : Sandrine CAMBOU (doctorante, Paris IV) : « Paysages dans le brouillard : Le Dossier H »
11h : Tomor PLANGARICA (maître de conférences à l’INALCO) : « Le temps du discours et le discours sur le temps et la temporalité dans La Pyramide d’Ismail Kadaré »
11h 30 : Jean-Paul CHAMPSEIX (docteur et HDR, INALCO/Lyon) : « Zeus, référence du totalitarisme chez Ismaïl Kadaré »
Politique et société
14h : Peter MORGAN (Professeur à l’University of Western Australia, Australie) : « Ismail Kadare's Critique of Albanian Socialism
»
14h 30 : Anne-Marie AUTISSIER (maître de conférences à l’Université de Paris 8) : « Ismaïl Kadaré, analyste de la société albanaise »
15h : Alketa SPAHIU (professeur à Strasbourg et à Tirana) : « Les personnages féminins dans l’œuvre d’I. Kadaré »
16h : Gilles DE RAPPER (chargé de recherche au CNRS, IDEMEC, Aix) : « Kadaré albanologue ? Ismaïl Kadaré et l’ethnologie albanaise de la seconde moitié du XXe siècle »
16h 30 : John K. COX (Professeur à la North Dakota State University, USA) : « Between the Universal and the Unique : Modes and Themes in the Evolution of Kadare's Idiom of Historical
Stalinism »
17h : Catherine COQUIO (Professeur à l’Université de Poitiers) : « Poétiques de l’autocensure »
Samedi 31 mai 2008 :
Politique et réception de l’œuvre
9h 30 : Dashnor KOKONOZI (écrivain, traducteur, journaliste) : « Kadaré et le régime : l’embrassade avec les dents »
10h : Vasil QESARI (écrivain, journaliste) : "Le
phénomène Kadaré dans la société albanaise des années '70"
PAUSE
11h : Russana BEYLERI (Professeur à l’Université de Sofia, Bulgarie) : « La réception d’Ismaïl Kadaré en Bulgarie »
11h 30 : Ornela TODORUSHI (doctorante, Paris 3) : « Politique de Kadaré : l’écrivain et sa reconnaissance européenne »
12h : Christian GUT (Professeur, EPHE) : à confirmer
14h : débat sur le film de Luciano Tovoli Il Generale dell’armata morta

André Breton (1896 - 1966)
Le ManiFESTe
dE
SurREALisme
André Breton est né le 19 février 1896 à Tinchebray, dans l'Orne et mort à Paris le 28 septembre 1966. La vie de Breton se confond pratiquement avec celle du mouvement dont il est sans doute le
principal représentant littéraire: le surréalisme. Fortement influencé par Paul Valéry, dont il fait la connaissance en 1914, Breton rencontre successivement Jacques Vaché (1916) puis
Apollinaire. En 1919, il publie ses premiers poèmes. C'est alors qu'il fonde avec Louis Aragon et Philippe Soupault la revue Littérature, et y publie (en collaboration avec Soupault) le premier
texte surréaliste, Les Champs magnétiques . De 1919 à 1921, il participe au mouvement Dada, et étudie (influencé par Freud, qu'il rencontre en 1921) l'« automatisme psychique ». En 1924 paraît le
premier Manifeste du surréalisme . Breton et ses amis fondent en même temps un « Bureau de recherches surréalistes » et une revue appelée La Révolution surréaliste. En 1930 paraît le Second
Manifeste. Breton définit ainsi le terme « surréalisme » : « Automatisme pychique pur par lequel on se propose d'exprimer soit verbalement, soit de toute autre manière, le fonctionnement réel de
la pensée... » Définition qui ne rend qu'imparfaitement compte du « programme » surréaliste, lequel, pareil en cela au romantisme allemand aspire à « réconcilier » le rêve et la réalité et à
promouvoir une « libération totale » de l'être humain. Bien que Breton ne soit pas le seul surréaliste, il est la figure de proue du mouvement. Figure discutée, parfois autoritaire et sectaire
perpétuellement en lutte contre les «déviations »: ainsi successivement de Tzara (I'un des fondateurs du mouvement Dada) d'Artaud (qui prône une « révolution » plus métaphysique) d'Éluard et
d'Aragon, qui se rallient au programme révolutionnaire marxiste. Jusqu'à sa mort, Breton incarnera l'« orthodoxie » surréaliste avec une fougue et une passion qui lui sont propres. Entre-temps il
aura su donner à son mouvement une ampleur quasi mondiale, tout en le dégageant des équivoques de l'engagement politique (le poète, en 1935, met fin à son "idylle » avec le parti communiste
français et s'oriente vers une pensée libertaire).
Extrait du Nouveau dictionnaire des auteurs, Laffont, 1994

Le "Manifeste du surréalisme"
en vente chez Sotheby's
Le seul manuscrit complet connu du "Manifeste du surréalisme" d'André Breton est proposé aux enchères chez Sotheby's à Paris. L'oeuvre constitue le fondement du mouvement artistique surréaliste.
Le seul manuscrit complet connu du célébrissime Manifeste du surréalisme, écrit en 1924 par André Breton qui y développe les principes
d'un des mouvements artistiques les plus importants du XXe siècle, sera proposé aux enchères mercredi (14h30) chez Sotheby's à Paris.
Le manuscrit, rédigé sur 21 pages dont 19 de papier vélin crème, provient de la collection de Simone Collinet (1897-1980), première épouse d’André Breton, de 1921 à 1931. Il est estimé de 300.000
à 500.000 euros, indique la maison d'enchères.
Ce manuscrit avait été présenté en 2002 par le Centre Pompidou lors de l’exposition La Révolution surréaliste.
Un total de neuf manuscrits, offerts par André Breton à son épouse et issus de sa collection, sont ainsi présentés pour la première fois sur le marché dans le cadre d'une vente plus globale de
livres, manuscrits et photographies.
Un deuxième manuscrit important d'André Breton, le manuscrit définitif de Poisson soluble, fruit de quatre années d’écriture automatique entre 1921 et 1924, est estimé entre 200.000 et 300.000
euros.
Poisson soluble, qui comprend 59 pages et est composé de 32 textes, est la plus grande expérience d’écriture automatique d’André Breton. Il a été publié en 1924 dans le même volume que le
Manifeste du surréalisme, qui devait au départ lui servir de préface.
La vente propose également les sept cahiers d'écolier - estimés entre 20.000 et 80.000 euros selon les cahiers - sur lesquels ont été écrites les ébauches de Poisson soluble. Textes,
poèmes-collages, dessins détournés les composent, avec des "variantes considérables" à la version définitive, note Sotheby's.
André Breton avait rencontré Simone Collinet, née Kahn, en 1920 à Paris. Mariés l'année suivante, ils s’installèrent rue Fontaine dans un appartement qui deviendra le quartier général du
surréalisme.
Après leur divorce en 1921, la jeune femme, très engagée politiquement, avait épousé Michel Collinet, militant de gauche, et ouvert une importante galerie d'art à Paris.
La vente sera menée par Cyrille Cohen, vice-président de Sotheby’s France, qui avait dirigé la célèbre "vente André Breton" en 2003. Cette vente avait en son temps suscité beaucoup de critiques
dans les milieux littéraires, émus de voir partir aux enchères les souvenirs de l'écrivain.
Des manuscrits de Nerval, Dumas, Flaubert, Verlaine, Beauvoir, Gide, Artaud, Eluard, etc, seront également dispersés lors de cette vente.

Auteurs surrealistes (Tablo de Max Ernst )

Jusuf Vrioni pendant la cérémonie de l’attribution du titre 'Légion d’honneur',
accompagné de la comédienne Macha Meril, l’écrivain Ismail Kadaré, l’ancien
ambassadeur d’Albanie en France Luan Rama et l'ancien ministre Jack Lang.
LE VOL DE L'AIGLE
de LUAN RAMA
( pour lire l'integralité du texte cliquez ICI )
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Maintenant nous survolons l’Adriatique et dans la cabine de pilotage des messages commencent à arriver des opérateurs albanais de la tour de
contrôle de Rinas, l'aéroport de Tirana. Ils communiquent avec les pilotes de ce petit avion transportant ce passager inhabituel. Tout d’abord apparaissent les lumières de Durrës et du bord de la
côte, puis celles de Tirana et enfin la piste de l’aéroport de Rinas qui brille comme une bande de lumière au milieu de l’obscurité. Il est presque minuit. Je suis songeur et soucieux, à cet
instant où par le hublot de l’avion je vois des hommes sur la piste qui approchent de l’avion qui vient de s’immobiliser. En regardant le visage triste d’Agi, j'essaye d'imaginer ce retour
jusqu’à Tirana, les gens nombreux, sa vieille maison dans la rue Naim Frashëri, cette ville où il a vécu environ soixante ans. Jusuf m’a souvent raconté son histoire la plus tragique, celle d’un
jour d’automne de 1947, quand on l’arrêta sur la place de Tirana, alors qu’il se rendait à un rendez-vous avec la femme qu'il aimait. "C’était le 13 septembre…Quand je fus libéré de prison, je me
mis à la recherche de cette jeune fille. Mais elle ne m’avait pas attendu. Elle était mariée…A cette époque le Parti communiste préparait son premier congrès de 1948. On entendait partout
des coups de feu. Après six mois d'interrogatoire dans la cellule, ils montèrent de toutes pièces un procès pour espionnage au service de la France. Je fus condamné à 15 ans de prison. Les
prisonniers servaient à la reconstruction du pays, - murmurait Jusuf en souriant, en rappelant toutes ses années où il avait travaillé, en creusant la terre pour l’assèchement des marais de
Maliq, pour les canaux d’irrigation, les mines, la construction de la piste de l’aéroport de Rinas."
Olivier Deprez, producteur de films et de spectacles, m’a raconté un jour une histoire étonnante, mais vraie. "Ce jour-là en 1997, je revenais d’Albanie pour Paris accompagné de mon ami Jusuf
Vrioni. Nous passions la douane de Rinas, quand un des policiers demanda à Jusuf de payer la taxe de passage de dix dollars, qu’on demandait à tous à cette époque. Jusuf était surpris par cette
demande et après une hésitation, il dit au policier qu’il ne la paierait pas. Le policier insistait, mais Jusuf aussi de son côté s’obstinait, jusqu’à ce qu’il lui dise à la fin: "Je ne veux pas
payer une taxe pour un aéroport que j’ai construit avec mes bras comme prisonnier politique!"
Le policier stupéfait le laissa passer.
Après sa libération du calvaire des prisons, Jusuf Vrioni ne peut faire autre chose que de traduire… "La période la plus belle de ma vie a été la période de la prison, - m’avait - il avoué un
jour. Etonné de cet aveu paradoxal je lui dis que je n’avais pas bien entendu, mais il avait ajouté: - Mais c’est ainsi. Sur le plan humain ce fut le moment où j’ai été vraiment face à
moi-même et aux autres. Il y avait là-bas sûrement des espions et des fripouilles, mais il y avait aussi des hommes merveilleux".
Le lendemain de sa sortie de prison, dans un article qu'il lisait sur le roman Le Général de l'Armée Morte on disait que ce roman méritait d’être traduit. Il demanda à le lire aussitôt et dès les
premières pages il comprit le génie de l’auteur, qu’il ne connaissait pas: c’était Ismail Kadaré. Pendant dix années, devant sa machine à écrire, Jusuf Vrioni se transforma en une ombre ou un
fantôme qui traduisait les œuvres du grand écrivain. Personne ne savait qui traduisait ces romans "made in Albania", du Général de l’Armée Morte, aux Tambours de la pluie, et successivement
Chronique de la ville de pierres, Le Grand Hiver, Le crépuscule des Dieux de la steppe. Avec le roman Avril brisé et Le Pont aux trois arches est apparu pour la première fois le nom du traducteur
- fantôme. On lui demanda même de traduire également des publications politiques et en premier lieu les œuvres d’Enver Hoxha, qu’il ne pouvait refuser, sinon il retournait dans les prisons de
jadis. Ainsi s’explique aussi son voyage rocambolesque en Suède en 1979 pour travailler en secret, enfermé dans l’ambassade albanaise, afin de revoir une traduction d'une œuvre d’Enver Hoxha,
avec des spécialistes marxistes-léninistes. "Hoxha, moi, je ne l’ai jamais rencontré, - disait Jusuf. Il m’avait fait savoir qu’il avait apprécié mes traductions et dès ce moment-là j’eus
l’autorisation d’ajouter mon nom à côté de la traduction".
Eric Faye, romancier français et critique littéraire, était un des proches amis de Jusuf avec qui il travailla à la publication de son livre Mondes effacés.
"Avant de faire la connaissance de Jusuf Vrioni, écrit-il, - j’avais séjourné ou vécu dans plusieurs des lieux où s’est déroulée son existence ; Outre Rome et Paris, Durrës, Tirana et sa ville
natale Berat, où un guide nous a montré le dernier pavillon de la résidence de sa famille, transformé en "Musée Historique de la Lutte de la libération nationale ". Ce n’est qu’en avril 1990,
alors que je me trouvais à Tirana pour de longs entretiens sur Ismail Kadaré et son œuvre, qu’on me présenta son traducteur, puisque c’est par le biais de ce métier que je découvris « ce jeune
homme de soixante-quinze ans" comme je le décris en annexe d’un livre sur l’écrivain albanais". Durant notre rencontre autour d’un café à l’hôtel Dajti de Tirana, je pus m’apercevoir assez vite
que j’étais en présence d’un homme et d’un destin hors du commun". Quand il me demanda de l’aider à mettre en ordre ses souvenirs et à les coucher sur le papier, n’ai-je pas hésité plus que
le temps de la surprise. L’Europe d’aujourd’hui, l’histoire contemporaine peuvent-elles encore produire des destins aussi fulgurants et déroutants, saccadés et riches que celui de cet homme ?
Enfance à la Nabokov, "jeunesse dorée" couplée à des longues études qui ont façonné un esprit apte à interpréter des situations très diverses et à raisonner, débattre dans une foule de
disciplines, bagne stalinien à la Soljenitsyne, puis cette lente remontée vers la vie dans un monde qu’il n’avait pas choisi et avec lequel il lui a fallu composer au jour le jour, jusqu’à la
reconnaissance, via l’univers de la littérature, mais reconnaissance trop tardive pour être vraiment goûtée, avec l’amertume des années enfuies."
Un jour, en parlant avec Jusuf de la traduction et du rôle du traducteur dans la bonne transmission des œuvres littéraires écrites dans une langue étrangère, je l’interroge sur le célèbre
philosophe et linguiste Georges Steiner, l’auteur d’une des œuvres les plus connues Après Babel, dans laquelle il traite en particulier de l’art de la traduction. En tant que journaliste, je lui
demande une interview sur la traduction et son expérience personnelle, sans doute la plus riche et la plus approfondie jusqu’à ce jour des traducteurs albanais en langue française. "Et que
puis-je te dire…- m’a-t-il répondu avec sa modestie habituelle. Et que sais-je moi de la traduction ?…" Sans doute y a-t-il de nombreuses théories, mais sûrement la plus intéressante est
celle dont parle Steiner dans son essai Après Babel."
La maîtrise de la traduction de Jusuf est reconnue par tous les critiques littéraires français et albanais. Cela a été souligné plusieurs fois aux Assises européennes de la Traduction Littéraire
à Arles, où à coté des traductions des grands auteurs comme Proust, Sarraute, Duras ou Baudelaire, on parle aussi de ses traductions des œuvres de Kadaré. Son talent est récompensé en 1995,
par le célèbre prix "Helperine - Kaminsky", remis par la Société des Lettres Françaises fondée par Hugo, Balzac, Dumas et George Sand. Un an plus tard, à Arles également, le maire Michel
Vauzelle, ancien ministre de la Justice pendant la présidence de Mitterrand, l’honora du titre de "Citoyen d’honneur" d’Arles. Après sa décoration de chevalier de l’Ordre des Arts et des
Lettres, il est décoré de l’Ordre Naim Frashëri, de Chevalier de la Légion d’Honneur, de la Médaille de la Francophonie, et enfin il reçoit "La Plume d’Argent" à Tirana en 1998.
Jusuf était un homme paisible, qui aimait beaucoup la musique, mais pas n'importe quelle musique. Il aimait surtout le jazz, qu’il découvrit et qu'il suivit de près pendant sa jeunesse. Je me
souviens de certaines soirées pendant lesquelles Jusuf, d’abord timidement se levait pour danser, mais au bout de quelques minutes il nous émerveillait tous par l’élégance de sa danse. Lors d’un
déjeuner chez un ami, Simon Antoine, à Aulnay sous Bois, près de Paris, en entendant un "blues" il se leva et, enivré par la musique, commença à danser. Et bien sûr, nous aussi, les plus
jeunes, nous l’imitâmes. Une autre fois, dans le nouvel appartement de la photographe albanaise Ornela Vorpsi, sa danse étonna tout le monde. Jusuf, avec Ornela dans les bras, était grisé
et étourdi par la musique.
Mais Jusuf gardait en lui un chagrin: la souffrance de sa mère quand il était en prison et qu'elle était reléguée, ainsi que la tombe profanée de son père, dont les ossements furent jetés
dans la rivière de Berat, dans l'année suivant la libération de l’Albanie. Un jour, quand dans Le Monde est publié un article de Nicole Zand sur le livre de Bashkim Shehu à la recherche des
restes de son père, Mehmet Shehu, Premier ministre albanais assassiné par Hoxha, Jusuf ne manqua pas d’exprimer son mécontentement. Il me dit: "Ecoute, c’est étonnant… Pour les restes d’un
criminel qui ordonna de déterrer et de jeter à l’eau les os de mon père, les gens sont touchés, tandis que pour ceux de mon père, personne n’y a jamais pensé" .
Il avait sans doute raison…
***
Nous arrivons tard ce soir là à Tirana. Le ministre de la Culture et le vice ministre des Affaires Etrangères accompagnés des membres
de la famille et d’une foule de journalistes, nous attendent à l’aéroport. Les voitures se dirigent vers Tirana qui commence à s’assoupir après une journée de bruit et de poussière. Quand
nous prenons la rue Naim Frashëri où est sa maison, ses amis Marsel Skëndo, Julien Roche, l’ambassadeur Christman, Pëllumb Xhufi, Sabri Godo, Shahin Vrioni, Thoma Thomai, Zhani Ciko et une foule
de gens nous attendent. Nous nous rassemblons tous autour du corps de Jusuf pour partager la douleur commune à travers nos souvenirs, jusqu’à tard dans la nuit. Cet après-midi là, les télévisions
et les radios albanaises ont diffusé l’information du "voyage" de Jusuf Vrioni, avec une interview de Kadaré dans laquelle il dit: "Pour moi, c’est une perte double, d’abord pour la culture
albanaise, ensuite c’est une perte personnelle parce que pendant quarante ans il fut le traducteur de mon œuvre et d’autres écrivains albanais."
Le lendemain, le corps de Jusuf Vrioni est exposé dans le grand hall du ministère des Affaires Etrangères. Le Président de la République, le Premier Ministre, les membres du gouvernement,
les intellectuels, les chefs des partis politiques, des proches, des amis, de simples admirateurs de sa plume, viennent lui rendre un dernier hommage. A midi, au cimetière de Sharrë, son corps
est inhumé dans la tombe de sa mère. Ils se retrouvent après une longue, si longue séparation :
"Je suis arrivé, Maman!"
"Pose ta tête sur mes genoux, mon fils, et repose-toi de ce long voyage !…"
Je ne sais pourquoi juste à ce moment là, quand le cercueil descendait sous terre, m’apparut à nouveau le vol de l’avion projetant sur la mer son ombre géante en forme d’aigle. L’aigle de la
légende volait lourdement, lentement et conduisait un voyageur quittant le monde des vivants pour celui des morts.
"Jusuf le Noble ! Jusuf l’Albanais ! Jusuf le Français! - m’avait écrit Yves Mabin dans sa lettre - Quand nous nous promenions dans Paris la première fois où tu avais été autorisé à y revenir
après tant d’années d’interdiction et d’absence, tu m’as dit que tu étais mon "oncle", mais que moi aussi j’étais ton "oncle". En fait, tu étais mon frère. Frère aîné, en sagesse, en
expérience douloureuse, mais parfois frère cadet quand tu demandais conseil et que je te voyais si vif, si fringant, éternel jeune homme. Nous étions frères, Jusuf, et les frères savent, vivants,
se reconnaître. Et morts, ils savent se retrouver. A bientôt Jusuf".


























