SIMBAD

Pendant les années ’80, dans un petit pays de 3 millions d’habitants (en surface grand comme l’Aquitaine), avec une population affamée et terrorisée, le régime totalitaire d’Enver Hodja a fait construire presque un million de blockhaus, pour "défendre les victoires du socialisme" par les menaces de "l’impérialisme américain et le social-impérialisme soviétique".
Sud de l'Albanie - Blockhaus au bord de la mer
(photo de Vasil Qesari)
HOMMAGE
Ce n’est pas par hasard que je rends hommage à Hannah Arendt. Quand, il y 12 ans, je me suis installé en tant qu'exilé politique en France, j’étais un rescapé du régime totalitaire. Et mon but, mon désir était d'écrire ce que j’avais vécu sous un régime totalitaire. J’ai travaillé deux ans, presque jour et nuit, et à la fin, mon livre essai-document "Post-scriptum sur la dictature" a été publié. Ce livre, présente une fresque polyédrique de la vie totalitaire en Albanie pendant les années 1970-1990. La chute du communisme dans ce pays inconnu des Balkans et le renversement du grand "hyper- édifice" totalitaire aura laissé derrière elle non seulement le changement du système social et politique accompagné d'espoirs, de mirages, de cris de joie, de bonheur mais hélas, dans le même temps, trop de blessures et plaies, trop de drames, de victimes, de haines et de désillusions. Quinze ans après cet evènement qui a bouleversé profondément la société albanaise en renversant totalement tous les codes, les mentalités, les règles et les concepts de la vie, les gens continuent encore à se poser les questions suivantes :

Qu’est-ce qui s’est passé, en fait, dans la société albanaise, pendant 50 ans de dictature ? Comment est-il possible que le système communiste ait réussi à tout déformer ? Pourquoi les gens l’avaient accepté ? Quelle était la logique totalitaire de transformation de la société et de l’individu ? Comment étaient conçus et comment fonctionnaient les structures et les mécanismes totalitaires : la culture, l'art, la presse, la propagande, la police secrète et la terreur ?... Comment expliquer que parmi tous les pays communistes de l’Est, l’Albanie ait été l’exemple d’une "exception", d’un "cas spécial" ? Pourquoi le dictateur Enver Hoxha est resté aveuglement, fanatiquement et jusqu’à la fin, fidèle aux « leçons de Staline » et à sa stratégie de la terreur, transformant le pays une grande prison où la violence, la peur et les purges ont continué jusqu'au début des années 90 ? Pourquoi le pays a t-il été isolé et comment a t-il enfermé un peuple entier et de cette façon incroyablement sauvage dans un paysage de blockhaus et de fils barbelés ?...Pourquoi, comment expliquer que se soient passés tous ces phénomènes tragiques ? Mon livre « Post-scriptum sur la dictature" ne prétend pas répondre définitivement et d'une manière indiscutable aux questions posées ci-dessus ni à la complexité des raisons qui ont tenu si longtemps au pouvoir un état totalitaire en Albanie. Il ne prétend pas présenter non plus une "fresque" complète, profonde et complexe de toutes les horreurs que les gens ont vécu dans ce système. Cependant, j’ai voulu représenter une vision rétrospective de la période totalitaire en m'aidant du zèle d'une personne passionnée, de ses écrits faits d’expérience d’analyses des sociétés totalitaires, Hannah Arendt; et j’ai essayé de regarder encore une fois en arrière, non seulement pour écrire et présenter mes opinions, pensées, souvenirs et expériences personnels, mais aussi en ayant comme but de contribuer à garder vivante la Mémoire Collective...
Par Vasil Qesari

HANNAH ARENDT
ET
LE TOTALITARISME
La philosophe américaine Hannah Arendt consacra une grande partie de sa vie à décrire, et à expliquer ce qu'elle nomme : le totalitarisme. Ses travaux, outre leur incontestable originalité sont intéressants à maints égards. Lorsque l'on s'intéresse aux mouvements fascistes, et à leur nature, on peut difficilement faire l'économie d'une réflexion sur « le totalitarisme ». Ce concept a été développé, analysé et étudié pour la première fois par Hannah Arendt. L'originalité de l'œuvre de cette philosophe américaine est comme l'écrit Anne-Marie Roviello dans Sens commun et modernité chez Hannah Arendt que « le monde totalitaire - et son parachèvement dans le système concentrationnaire - est l'avènement central autour duquel Hannah Arendt tracera le cercle de sa réflexion ». Son analyse du totalitarisme trouvera son expression la plus dense dans son triptyque : Les origines du totalitarisme. La philosophe y montre en quoi le totalitarisme constitue une radicale singularité. Par système totalitaire, elle désigne le régime nazi et le régime stalinien. Le premier volet de l'œuvre, « Sur l'antisémitisme », retrace l'histoire juive en Europe centrale et occidentale de l'époque des juifs de cour jusqu'à l'affaire Dreyfus. Elle se penche sur l'apparition de l'antisémitisme moderne au XIXe, qu'elle décrit comme un « agent catalyseur de tous les autres problèmes politiques ». « Sur l'impérialisme », le second volet de ce triptyque, retrace l'histoire de l'expansion coloniale et de la crise de l'Etat nation au XIXe siècle. Sa réflexion l'amène à conclure que « l'impérialisme doit être compris comme la première phase de la domination politique de la bourgeoisie bien plus que le stade ultime du capitalisme ». Dans le dernier volet, « Le système totalitaire », elle démontre la singularité des régimes hitlériens et staliniens et elle décrit l'idéologie, l'organisation et l'évolution du totalitarisme au cours du temps.
Dans « Le système totalitaire », Arendt analyse le régime stalinien en URSS de 1945 à 1953 et le nazisme de 1929 à 1941. Dans l'introduction de son livre, elle précise : « Dans ce contexte, le point décisif est que le régime totalitaire diffère des dictatures et des tyrannies ; de distinguer entre celui-là et celles-ci n'est nullement un point d'érudition qu'on pourrait tranquillement abandonner aux "théoriciens", car la domination totale est la seule forme de régime avec laquelle la coexistence ne soit plus possible. » Les interrogations qu'Arendt formule dans son introduction et auxquelles elle répond tout au long de son œuvre sont : Que s'est-il passé ? Pourquoi cela s'est-il passé ? Comment cela a-t-il été possible ?
Arendt définit le concept de masses dès les premières pages, car ces « masses » sont la pierre angulaire du totalitarisme. Les masses apparaissent avec la Révolution Industrielle, elles sont le fruit de l'automatisation de la société et du déclin des systèmes de partis et des classes. L'homme de masse peut être n'importe qui, c'est un individu isolé qui fait l'expérience de la « désolation », c'est-à-dire du déracinement social et culturel. Il trouve dans le totalitarisme une cohérence dont est dépourvue la réalité à laquelle il est confronté. Il s'identifie totalement au chef du mouvement totalitaire, alors que ce processus d'identification n'existe pas avec les dirigeants de partis traditionnels - y compris fascistes. Tel un prophète, le chef du mouvement totalitaire révèle la vérité dont serait porteur l'avenir. Placé au centre du mouvement, le chef doit son pouvoir à son habileté à manipuler les masses aussi bien que les luttes internes du mouvement.
Une fois les masses organisées, le mouvement totalitaire se développe. La propagande occupe alors une place prépondérante. Elle précise que « cette propagande n'est qu'un des instruments, peut-être le plus important, dont se sert le totalitarisme contre le monde non totalitaire ». Toute la propagande s'articule autour d'une réalité fictive, elle se caractérise par son côté prophétique. En revanche, dès que le mouvement totalitaire a le contrôle des masses, il remplace la propagande par l'endoctrinement. La violence se développe alors constamment afin de réaliser les « doctrines idéologiques » et les « mensonges politiques ». Le caractère singulier du totalitarisme se retrouve, non pas dans la propagande ou dans le contenu idéologique, mais dans l'organisation. Le chef y a le même rôle central, il « incarne la double fonction qui caractérise toutes les couches du mouvement : agir comme défenseur magique du mouvement contre le monde extérieur et en même temps, d'être le pont qui relie le mouvement à celui-ci ». Arendt qualifie les mouvements totalitaires de « sociétés secrètes au grand jour ».
Une fois parvenus au pouvoir, les mouvements totalitaires ont donné naissance à des régimes originaux, qui ne se rapprochent d'aucun autre système politique connu, que ce soit le despotisme, la tyrannie, ou la dictature. Cette nouvelle forme de régime tendra à ne jamais ressembler à une autre car : « Pour un mouvement totalitaire, ces deux dangers sont mortels : une évolution vers l'absolutisme mettrait un terme à la poussée du mouvement sur le plan intérieur, une évolution vers le nationalisme le frustrerait de l'expansion à l'extérieur sans laquelle il ne peut survivre. » La coexistence de deux sources d'autorité répond au souci d'éviter que le régime ne se sclérose. L'une des sources est incarnée par les institutions étatistes qui sont maintenues ; et l'autre par le parti et les organisations de façade. Le déplacement permanent du pouvoir, par le jeu des promotions et de la création d'organisations ou de services nouveaux, produit le mouvement nécessaire à l'appareil de domination totalitaire. Pour Arendt, la police secrète constitue aussi le noyau du pouvoir totalitaire. Les critères de fonctionnement de cette police vont jusqu'à imprégner la société totalitaire : espace privé et public sont niés. La terreur est son essence.
Le système totalitaire devient l'instrument par lequel l'idéologie totalitaire accélère le cours de la loi naturelle (nazisme) ou historique (stalinisme). Arendt va dans la dernière partie de « Sur le totalitarisme » montrer les dangers de l'idéologie. Elle définit l'idéologie comme la « logique d'une idée ». Elle explique qu'à partir d'une prémisse, le totalitarisme se fait fort de donner un sens aux événements quels qu'ils soient. Dans le cas du nazisme, la prémisse est la loi de la nature incarnée dans le processus de sélection naturelle. Dans le cas du stalinisme, la prémisse est la loi de l'histoire incarnée dans la lutte des classes. Cette indifférence à toute forme d'expérience est un des principaux reproches que Arendt formule contre les idéologies.. Elle condamne le pouvoir de tout expliquer que s'arroge la pensée idéologique.
Les origines du totalitarisme constituent une œuvre complète et approfondie des systèmes totalitaires. Elle est originale et fait désormais figure de classique de la théorie politique. Elle a pourtant été maintes fois critiquée lorsque l'œuvre a été publiée, beaucoup lui ont reproché d'amalgamer le goulag et les camps d'extermination, et de faire un parallèle incessant entre nazisme et stalinisme. Ces critiques sont fondées et plusieurs autres peuvent être formulées. Mais elles n'enlèvent rien à l'importance de l'analyse de Arendt. Ses réflexions et sa pensée entraînent une réflexion qu'il est urgent de mener, elle exprime ainsi : « L'émergence du totalitarisme doit nous conduire à repenser la démocratie puisque ces dernières ont été incapables d'empêcher la montée des totalitarismes. »
C.R. http://1libertaire.free.fr/Arendt01.html

Hannah Arendt - Biographie
Hannah Arendt est née à Hanovre en 1906. Son père était ingénieur de formation et sa mère pratiquait le français et la musique. Des deux côtés, les grands-parents étaient des Juifs réformés. Son père meurt en 1913 de la syphilis..
En 1924, après avoir passé son Abitur — équivalent du baccalauréat en Allemagne — en candidate libre avec un an d'avance, elle étudie la philosophie, la théologie et la philologie classique aux universités de Marbourg, Fribourg-en-Brisgau et Heidelberg où elle suivra les cours de Heidegger, de Husserl puis de Karl Jaspers. Elle s'y révèle une brillante intelligence et un non-conformisme encore peu commun.
En 1925, sa rencontre avec Heidegger sera un évènement majeur de sa vie, tant sur le plan intellectuel que sentimental. Elle est très jeune et voue une admiration sans bornes à son maître, de dix-sept ans son aîné. Celui-ci, pourtant habitué à conquérir ses étudiantes, tombe sous le charme. C'est le début d'une relation secrète, passionnée et irraisonnée, qui laissera des traces chez Hannah toute sa vie. Mais si la pensée du maître l'impressionne, la position ambigüe de Heidegger à l'égard du judaïsme l'amène bientôt à interrompre leur relation. Elle déménage à Fribourg-en-Brisgau pour devenir l'élève de Husserl, mais probablement aussi pour s'éloigner de son ancien amant. Puis elle suit l'enseignement de Karl Jaspers à Heidelberg sous la direction duquel elle rédige sa thèse sur le Concept d'amour chez Augustin. Elle restera fidèle à la pensée de Heidegger, par-delà la guerre et l'exil, et se fera l'infatigable promoteur du philosophe, aussi éminent que controversé, aux États-Unis.
En 1929, elle épouse Günther Stern (nommé plus tard Günther Anders), un jeune philosophe allemand rencontré dans le milieu universitaire. La même année, elle obtient une bourse d'études qui lui permet de travailler jusqu'en 1933 à une biographie de Rahel Varnhagen, une Juive allemande de l'époque du romantisme, qui ne paraîtra qu'en 1958. Sous l'influence de Kurt Blumenfeld, président de l'organisation sioniste, elle prend conscience de son identité juive, alors que Karl Jaspers prétendait la faire adhérer à « l'essence allemande » de Max Weber. Chargée par Blumenfeld de recueillir les témoignages de la propagande antisémite, elle est arrêtée par la Gestapo et relâchée faute de preuve..
En 1933, elle quitte l'Allemagne pour la France où elle participe à l'accueil des réfugiés fuyant le nazisme. Depuis Paris, elle milite pour la création d'une entité judéo-arabe en Palestine. Elle facilite l'immigration des jeunes Juifs vers la Palestine. Divorcée en 1937, elle se remarie le 16 janvier 1940 avec Heinrich Blücher un réfugié allemand, ancien spartakiste.
En mai 1940, en raison de l'avancée éclair de la Wehrmacht en France, elle est internée au camp de Gurs (Basses-Pyrénées[2]) avec d'autres apatrides. Elle parvient à s'enfuir à Montauban, puis à gagner Marseille où elle obtient, grâce au Centre américain d'Urgence de Varian Fry, un visa pour le Portugal qu'elle rejoint en train. Elle vit alors quelque temps à Lisbonne dans l'espoir d'embarquer pour l'Amérique, ce qui sera rendu possible en mai 1941, par l'intervention du diplomate américain Hiram Bingham IV, qui lui délivre illégalement un visa d'entrée aux États-Unis, en même temps qu'à 2 500 autres réfugiés juifs environ. À l'issue d'une traversée éprouvante, elle s'installe à New York. Dans une situation de dénuement total, elle doit absolument gagner sa vie, et trouve un emploi d'aide à domicile dans le Massachusetts et envisage de devenir assistante sociale. Mais elle décide finalement de regagner New York et y collabore à plusieurs journaux, dont l'hebdomadaire Aufbau.
Après la Seconde Guerre mondiale, elle retourne en Allemagne, travaillant pour une association d'aide aux rescapés juifs. Elle reprend contact avec Heidegger, témoignant en faveur du philosophe lors de son procès en dénazification. Elle renoue également avec le couple Jaspers dont elle devient une amie intime. En 1951, naturalisée citoyenne des États-Unis d'Amérique, elle entame une carrière universitaire comme conférencière et professeur invitée en philosophie politique dans différentes universités : Berkeley, Princeton (où elle devient la première femme nommée professeur), Columbia, Brooklyn College, Aberdeen, Wesleyan... C'est également en 1951 qu'elle publie son livre Les Origines du totalitarisme, puis Condition de l'homme moderne en 1958, et le recueil de textes intitulé La Crise de la culture en 1961.
Après ces trois livres fondamentaux, elle couvre à Jérusalem le procès du responsable nazi Adolf Eichmann, en qui elle voit l'incarnation de la « banalité du mal ». Les articles qu'elle écrit alors, réunis dans un livre en 1963, nourrissent une importante polémique. La même année, elle publie Essai sur la révolution. À partir de 1963, elle devient titulaire de la chaire de science politique à l'université de Chicago, avant d'être nommée professeur à la New School for Social Research (New York) en 1967, où elle restera jusqu'à sa mort. En 1966, elle apporta son soutien à la pièce de théâtre de l'allemand Rolf Hochhuth, Le Vicaire, œuvre qui déclencha une violente controverse en critiquant l’action du pape Pie XII face à la Shoah.
En 1973, elle commence une série de conférences à Aberdeen sur « La pensée », et « Le vouloir » : ce sont les deux premières parties de son livre posthume La Vie de l'esprit, dont elle n'a pas eu le temps d'écrire la troisième et dernière partie, « Juger ». Elle meurt le 4 décembre 1975 à New York. Elle est enterrée au Bard College d'Annandale-on-Hudson, où son mari avait enseigné pendant de nombreuses années. Lors des obsèques, son ami Hans Jonas après avoir prononcé le kaddish lui dira : « Avec ta mort tu as laissé le monde un peu plus glacé qu'il n'était. »
Dim 13 déc 2009
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